Ananamania: l’ananas dans les toiles peintes au 18e siècle – par Aziza Gril-Mariotte

 

Fig. 1. École anglaise, Charles II Presented with a Pineapple, 1675-80. Huile sur toile, 96 x 114 cm. Londres, Royal Collection Trust. Source : Wikimedia Commons.

Dans le cadre du programme A Place at the Royal Table, Corinne Thépaut-Cabasset organisait le 22 juin une journée d’études au Château de Versailles intitulée « L’Ananas, le fruit roi », pour montrer comment sa culture avait préoccupé les botanistes et les jardiniers et ses formes nourries l’imaginaire des arts décoratifs à l’époque moderne en Europe. Ce fruit rapporté par Christophe Colomb du nouveau monde est devenu en raison de sa rareté et de sa forme un symbole de pouvoir. Son acclimatation en Guyane et aux Antilles relève de choix politiques voulus par Jean-Baptiste Colbert dans la perspective d’accroitre les richesses agricoles des colonies[1]. Les intervenants du colloque ont ainsi présenté des recherches concernant sa présence dans les jardins botaniques européens et sur les tables royales, privilégiant l’étude de la réception de ce fruit en France, en Angleterre et en Suisse.

Fig. 2. Jean-Baptiste Oudry, Un ananas dans un pot, posé sur une plinthe de pierre, 1733. Huile sur toile, 128 x 90 cm. Versailles, Château de Versailles. Source : art.rmngp.fr.

Comme l’ont souligné certains participants, les descriptions botaniques contribuent à sa notoriété : « le Roi des fruits, parce qu’il est le plus beau, & le meilleur de tous ceux qui sont sur la terre. C’est sans doute pour cette raison, que le Roi des rois lui a mis une couronne sur la tête qui est comme une marque essentielle de la royauté »[2]. De plus, sa réputation est liée à la prouesse technique que constitue sa culture sous serre dans les cours européennes, immortalisée dans des tableaux en Angleterre (Fig. 1) et en France (Fig. 2). Ce produit, rare et précieux sur le vieux continent, orne les tables aristocratiques, et les contemporains le connaissent à travers une abondante iconographie car seuls quelques rares privilégiés peuvent en manger. Au 18e siècle, une véritable « ananamania » se propage dans le textile (Fig. 3), et j’aimerais en présenter ici brièvement quelques aspects en axant mon propos particulièrement sur la France. L’analyse des étoffes montre que ces formes relèvent d’une double filiation : celle de la grenade par sa symbolique monarchique, et celle des décors importés de Chine et des Indes. Après la Révolution française, son prestige royal laisse place à un motif exotique à partir duquel les dessinateurs inventent de nouveaux décors.

Fig. 3. Détail d’une toile pour ameublement, manufacture de Jouy, vers 1777. © Musée de la Toile de Jouy, inv. 2014.4.1.

Grenades, une filiation symbolique et formelle

Les ornemanistes voient dans l’ananas un dérivé de la grenade, motif caractéristique des velours et des brocarts, depuis la Renaissance. Dans les soieries, les formes de la grenade évoluent vers celle de la pomme de pin, puis de l’ananas dans les années 1730. Ce « Roy des fruits », considéré comme inestimable, s’inscrit dans une continuité décorative des riches lampas. Présent sur les tables royales, l’ananas et son feuillage sont transposés dans les soieries lyonnaises utilisées à Versailles et devient un symbole de la royauté, offrant une certaine analogie avec la fleur de lys. Le Lampas bleu et or pour le cabinet du conseil de Versailles, immortalisé par Louis-Michel Van Loo dans Louis XV en tenu de sacre (Château de Versailles) en 1760, montre comment l’ananas a pu remplacer la grenade du Grand Siècle, tant par sa forme que sa symbolique.

L’ananas, un naturalisme exotique

L’ananas, par ses formes étranges, participe à la mode de la flore exotique dans les toiles imprimées. Les dessinateurs transposent la végétation de lointaines contrées, diffusée par des livres de modèles, et l’ananas est perçu comme une forme exotique, au même titre que d’autres variétés comme le caféier ou le cacaotier[3]. La relation entre l’ananas et les Indes est renforcée par la présence de ces motifs dans des palempores, les grandes tentures d’arbre de vie importées en Europe, la célèbre toile du Musée Guimet présente en bordure un décor de perroquets entre un ananas. Les manufactures françaises le représentent avec naturalisme dans des toiles pour ameublement (Fig. 4). Après la Révolution française, l’ananas reste apprécié, son aspect exotique, séduisant les consommateurs. Plus petit au milieu de ramages fleuris imaginaires, il peuple les indiennes.

Fig. 4. Maquette pour impression, manufacture de Jouy, vers 1792. Gouache sur papier, 30,5 x 25,5 cm. © Musée de la Toile de Jouy, inv. 989.10.7.

L’écorce de l’ananas, source de motifs

L’écorce de l’ananas avec ses motifs hexagonaux inspire des compositions de formes irrégulières. L’analogie formelle avec la peau de l’ananas est évidente, mais d’autres sources inspirent ces décors. Les tertres, petit monticule symbolisant la terre dans les palempores, sont constitués d’imbrications de formes irrégulières ou géométriques. Ces formes peau de l’ananas et tertre des arbres de vie offrent des possibilités décoratives, déclinables à l’infini. Leur caractère exotique dépend des autres décors, feuillages étranges ou fleurs des champs. Des dessins variés sont mis au point à partir du même processus, puis d’autres formules plus régulières, vendues comme éventails ou écrans fleuris. De l’écorce de l’ananas au tertre des arbres de vie, ces motifs illustrent l’acculturation de formes variées dans le textile (Fig. 5).

Fig. 5. Maquette pour impression, manufacture de Jouy, vers 1799. Gouache sur papier. © Musée de la Toile de Jouy, inv. 987.20.154.

La culture de l’ananas dans les serres de Versailles, les recueils de botanique étrangère et l’importation d’indiennes avec ce motif expliquent l’engouement pour ces formes dans le textile. Pour les consommateurs, l’ananas est un fantasme, le « Roy des fruits » au goût succulent. À défaut de pouvoir en manger, ni même en voir, les contemporains sont fascinés par sa forme qui ne ressemble pas aux petits fruits européens. L’ananas, perçu comme une forme iconique d’exotisme, est aussi un rêve de luxe. À part quelques soieries, ce succès iconographique s’est surtout manifesté dans les toiles imprimées, des étoffes destinées à une clientèle bourgeoise. Les manufactures s’emparent de l’ananas en multipliant les propositions décoratives, proposant une analogie entre un fruit étrange, provenant de loin et le goût pour l’exotisme. Une mode qui perdure jusque dans les années 1790 où les formes de l’ananas sont encore répandues, en petits formats, pour un usage dans le vêtement. Cette forme est en réalité rare dans les arts décoratifs qui lui préfèrent la pomme de pin.

Aziza Gril-Mariotte est maître de conférence à l’Université de Haute-Alsace, à Mulhouse

 

[1] François Regourd, « Maîtriser la nature : un enjeu colonial. Botanique et agronomie en Guyane et aux Antilles (XVIIe-XVIIIe siècles) », Revue française d’histoire d’outre-mer, De l’inventaire du monde à la mise en valeur du globe. Botanique et colonisation 86, 322-323 (1999) : 39-63.

[2] Jean-Baptiste Du Tertre, Histoire générale des Antilles habitées par les Français (Paris : Thomas Iolly, 1667).

[3] « Ananas des Indes Orientales », Jacques Charton, Collection de plantes étrangères en fleurs, fruits, corail et coquillages, (Paris : l’Auteur, 1784), pl. 18.

 

Cite this note as: Aziza Gril-Mariotte, “Ananamania: l’ananas dans les toiles peintes au 18siècle,” Journal18 (July 2018), http://www.journal18.org/2787.

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